Un Nord électrisant

Quelles seront les conséquences de l’objectif de réduction des émissions de carbone du Canada et des suggestions de se libérer entièrement de l’énergie fossile sur la durabilité des communautés nordiques du Canada?

Lorsque les premiers ministres des trois provinces canadiennes ont parlé d’une seule voix contre la tarification du carbone, en mai 2016, plusieurs Canadiens ont eu tout un choc. Les effets des changements climatiques se font beaucoup plus sentir dans le Nord du Canada, alors que les températures y augmentent plus rapidement que dans les régions plus au Sud, faisant fondre le pergélisol et la glace de mer. Pourquoi, dans ce cas, s’opposer à une mesure que la plupart des provinces jugent nécessaire pour contrer les changements climatiques?
 

Le Nord, c’est le Nord

« J’espère que le Canada comprendra que la taxe sur le carbone pourrait être une mesure efficace dans les régions où l’on trouve des sources d’énergie de remplacement, explique le sénateur Dennis Patterson, ancien premier ministre des Territoires-du-Nord-Ouest, représentant actuel du Nunavut à la Chambre haute et membre du Comité sénatorial permanent de l’énergie, de l’environnement et des ressources naturelles. Mais dans les régions qui n’ont pas de solutions de rechange claires au diesel pour leur chauffage, leur électricité, leurs transports et leur survie, la tarification du carbone est un fardeau supplémentaire qui s’ajoute aux dépenses dans les régions où la vie est la plus chère au Canada. »
 

 

Rapport sénatorial

En 2014-2015, le Comité sénatorial permanent de l’énergie, de l’environnement et des ressources naturelles a tenu des audiences dans 18 communautés des territoires canadiens et entendu 42 témoins experts sur les obstacles et les possibilités propres au Nord dans le domaine de l’énergie. Le rapport final, Énergiser les territoires du Canada, a été publié à la fin de 2015. On y retrouve cinq recommandations pour que le gouvernement fédéral augmente son soutien à l’élaboration de plans stratégiques, à la consolidation des programmes énergétiques existants et à la mise à niveau des centrales au diesel dans les communautés éloignées.

 

 

Parmi les 80 villes et villages des trois territoires canadiens, 53 dépendent exclusivement de génératrices au diesel pour leur électricité. Au Nunavut, les produits pétroliers sont encore plus importants. Le territoire est complètement isolé du réseau électrique nord-américain, et toutes ses collectivités dépendent du diesel pour la production d’électricité, le chauffage et les transports. On envoie le carburant par bateau pendant l’été pour répondre aux besoins énergétiques du territoire pour le reste de l’année.

« La vérité, c’est que le diesel est fiable, souligne Dennis Patterson. Il est important pour les collectivités et essentiel pour l’économie fondée sur les ressources renouvelables, comme la chasse et la pêche. La technologie est facile à utiliser et toutes les collectivités ont des mécaniciens spécialisés. »

« Nous sommes encore au tout début du développement du fabuleux potentiel d’hydro-électricité du Nunavut. »

Pour le sénateur, l’infrastructure vieillissante est le problème le plus urgent. En 2014, 17 des 25 centrales au diesel du Nunavut avaient atteint la fin de leur durée de vie utile. Le feu a détruit la centrale de Pangnirtung en avril 2015, provoquant un état d’urgence et faisant ressortir la nécessité d’avoir une source d’électricité de secours dans une région où les longs hivers s’accompagnent souvent de températures de -40 degrés Celsius.
 

Un défi pour l’ensemble du Canada

Le Yukon, les Territoires-du-Nord-Ouest et le Nunavut représentent 40 % du territoire canadien, alors que moins de 120 000 personnes y habitent.

Or insister uniquement sur l’énorme écart entre ces deux nombres, c’est faire preuve d’une courte vue, particulièrement à la lumière de l’importance géopolitique du Nord et de son immense potentiel en ressources. Pour bon nombre de ses habitants, le développement du Nord est un défi national, non pas territorial.

En juin 2016, Natan Obed, le président d’Inuit Tapiriit Kanatami, un organisme inuit canadien, a rappelé aux participants d’un événement de l’Economic Club of Canada les efforts monumentaux consentis pour construire la ligne de chemin de fer transcontinentale du Canada, au 19e siècle. Le projet avait ses détracteurs, et il a fallu attendre de nombreuses années pour profiter de ses retombées positives, mais le temps a prouvé l’importance de ce chemin de fer.

« Nous n’avons pas fini de bâtir notre pays », souligne Natan Obed, en appelant visiblement à une équité sociale et à des investissements durables dans le Nord afin d’assurer son autosuffisance.

Le sénateur Patterson abonde dans le même sens. « Le Nord n’a jamais eu le poids politique suffisant pour exiger sa part d’infrastructure de base. C’est au Canada d’entreprendre les travaux nécessaires dans les territoires, des travaux d’édification de la nation. »

Il espère d’ailleurs que le financement fédéral en infrastructure donnera un petit coup de pouce. Le Fonds d’infrastructure des Premières nations, par exemple, a été bonifié dans le Budget 2016 avec la promesse de 255 millions de dollars additionnels sur deux ans pour financer différents projets, dont des réseaux électriques.
 

Explorer les solutions de rechange

D’après le sénateur Patterson, le Nunavut a étudié en profondeur les solutions de rechange. En ce moment, les collectivités nunavoises n’ont pas les travailleurs qualifiés nécessaires pour entretenir des installations éoliennes et solaires sophistiquées, alors que ces technologies pourraient être installées sous peu dans certains sites miniers. De plus, l’énergie solaire est limitée par les saisons, étant donné que certaines collectivités vivent dans le noir 24 heures par jour à certains moments de l’hiver.

« Nous sommes encore au tout début du développement du fabuleux potentiel d’hydro-électricité du Nunavut », souligne le sénateur Patterson, qui milite depuis longtemps pour son exploitation. Si certaines démarches d’exploration du potentiel hydro-électrique ont connu un échec, le sénateur Patterson se dit encouragé par les résultats d’une étude préliminaire récente sur la transmission d’hydro-électricité du Manitoba à la région de Kivalliq, située à l’extrême sud du Nunavut. Cette étude, commandée par la Kivalliq Inuit Association au nom de la Table ronde de la baie d’Hudson, révèle qu’une ligne à haute tension de près de 900 km serait économiquement viable en présence de clients miniers à long terme, ce qui devrait être possible étant donné la richesse des gisements miniers dans la région.
 

 

Une solution hybride

En mai 2016, l’Institut pour une énergie renouvelable de l’Université de Waterloo a publié un rapport commandé par le Fonds mondial pour la nature Canada (WWF Canada) sur la faisabilité de sources d’énergie renouvelable dans 13 collectivités nunavoises. Les auteurs de l’étude ciblent cinq collectivités où une solide étude de rentabilisation pourrait avoir lieu pour le déploiement d’infrastructure d’énergie renouvelable, soit l’éolien et le solaire.

Les résultats de cette étude font ressortir la nécessité de diversifier les sources d’énergie et d’offrir des solutions de rechange aux carburants. Si une seule technologie n’est pas en mesure de répondre à tous les besoins des collectivités éloignées, des systèmes hybrides pourraient réussir à combiner les avantages de différentes sources d’énergie. La municipalité de Colville Lake, dans les Territoires-du-Nord-Ouest, qui abrite moins de 200 personnes, en est un bon exemple. À la fin de 2015, la municipalité a installé un système hybride solaire-diesel au coût de 8 millions de dollars. Les autorités locales espèrent que les batteries solaires répondront à la majorité des besoins en électricité pendant l’été. La municipalité comptera sur la fiabilité des génératrices au diesel comme principale source d’électricité pendant les longs mois d’hiver.
 

 

Promouvoir l’économie d’énergie

Le sénateur Patterson est d’avis que des programmes d’efficacité énergétique et d’économie d’énergie seraient très avantageux dans les territoires.

Le gouvernement du Nunavut paie environ 80 % des frais éner­gétiques du territoire. La Société d’habitation du Nunavut (SHN) fournit environ 70 % des logements. Près de 55 % d’entre eux sont des logements sociaux, pour lesquels la SHN paie la quasi-totalité des frais de chauffage. De plus, la SHN subventionne l’électricité afin que son taux ne dépasse pas six cents du kilowattheure.

« Ces subventions font en sorte que les citoyens n’ont à peu près aucune idée du coût réel de l’électricité, ce qui n’est pas pour les inciter à réduire leur consommation », souligne le sénateur Patterson. En fait, l’efficacité énergétique et l’économie d’énergie constituent l’un des quatre volets de la stratégie énergétique nunavoise (Ikummatiit), lancée en 2007 pour orienter les politiques énergétiques jusqu’en 2020.

Lors de la rédaction d’Énergiser les territoires du Canada, le sénateur Patterson et ses collègues du Comité sénatorial ont constaté un manque de collaboration de la part de plusieurs ministères fédéraux ayant des programmes d’économie d’énergie. « Il existe des program­mes nationaux, souligne le sénateur Patterson, mais nous avons recommandé la création d’un pôle de connaissances nordique afin de nous pencher sur les enjeux énergétiques territoriaux. »
 

Forger son propre avenir

La recommandation du Comité sénatorial vise implicitement une meilleure compréhension du contexte culturel, climatique et géographique propre au Nord du Canada. Les solutions énergétiques doivent être nourries par le leadership et l’expertise nordiques. Elles doivent également être élaborées soigneusement pour éviter les effets indésirables pouvant découler du refus des propositions énergétiques des habitants du Nord du Canada, que ceux du Sud pourraient facilement rejeter du revers de la main.

Le Nord vise lui aussi un avenir à faibles émissions en carbone, mais ses aspirations sont tempérées par les dures réalités d’une région où un accès équitable à l’électricité n’est pas une question de confort, mais de survie.